WALTER (B.)


WALTER (B.)
WALTER (B.)

Au sein d’une génération de chefs d’orchestre qui assura la transition entre le XIXe et le XXe siècle, Bruno Walter a incarné une approche mesurée, à mi-chemin des deux tempéraments extrêmes que représentaient Furtwängler et Toscanini. Disciple de Mahler, grand mozartien, il plaça toute sa carrière sous le signe de la recherche de l’équilibre et de la perfection, sans pourtant gommer l’héritage passionné des conceptions romantiques dans lesquelles il avait été bercé pendant toute sa jeunesse.

Dans l’ombre de Mahler

Bruno Walter Schlesinger voit le jour à Berlin le 15 septembre 1876. Il fait ses études musicales au conservatoire Stern de sa ville natale avec Heinrich Ehrlich (piano), Ludwig Bussler (théorie) et Robert Radeke (composition et direction); il reçoit notamment une solide formation de pianiste. Il s’immerge dans les écrits du théoricien Heinrich Schenker et découvre la musique de Wagner (interdite au conservatoire!) à la Bibliothèque royale de Prusse. Dès l’âge de neuf ans, il donne ses premiers concerts et, à treize ans, il joue le Concerto en mi bémol de Ignaz Moscheles avec l’Orchestre philharmonique de Berlin.

Pendant toute sa vie, il continuera à se produire comme pianiste. Mais ses parents s’opposent à une carrière d’enfant prodige. En 1889, il entend Hans von Bülow et décide alors de devenir chef d’orchestre. Une bourse lui permet d’assister à des représentations du festival de Bayreuth de 1891. En 1893, il est engagé comme répétiteur à l’Opéra de Cologne, où il fait ses débuts dans une fosse d’orchestre en dirigeant Der Waffenschmied (L’Armurier ) de Gustav Albert Lortzing. Un an plus tard, il est nommé répétiteur puis chef de chœurs à l’Opéra de Hambourg, où Gustav Mahler est alors directeur général de la musique. Il devient le pianiste attitré de celui-ci et les deux hommes se lient d’une amitié profonde. Sur les conseils de Mahler, il décide alors de changer de nom, adoptant le pseudonyme de Walter, en référence au personnage des Maîtres chanteurs de Nuremberg . Amené à remplacer un chef malade dans Cavalleria Rusticana , il commence à diriger régulièrement les opéras-comiques.

Il est deuxième chef à Breslau (1896-1897) puis premier chef à Presbourg [aujourd’hui Bratislava] (1897-1898) et à Riga (1898-1900) avant d’être nommé, en 1900, à la Staatsoper de Berlin, où il partage le pupitre avec Richard Strauss et Karl Muck. C’est à Berlin qu’il dirige son premier concert symphonique et son premier Ring . Il y effectue aussi ses premiers enregistrements (entractes de Carmen ). Un an plus tard, Mahler lui propose de le rejoindre à Vienne, où il restera attaché à la Hofoper, d’abord comme assistant du directeur puis comme chef d’orchestre, entre 1901 et 1913. Dans la capitale autrichienne, il doit surmonter les premières véritables difficultés de sa carrière: auparavant, il avait toujours résolu ses problèmes en quittant le poste où il rencontrait des obstacles. Vienne est son premier contrat de longue durée et, malgré la tentation d’accepter une proposition de l’Opéra de Cologne, il parvient, notamment grâce à Freud, à trouver cette confiance en soi qui fait la force des grands chefs d’orchestre. Il participe au renouveau du théâtre lyrique prôné par Mahler et dirige tout le répertoire dans l’ombre de celui-ci. À Vienne, il continue à se produire comme pianiste, donnant de nombreux concerts de musique de chambre avec le violoniste Arnold Rosé et son quatuor à cordes. Il a aussi l’occasion de jouer avec Pablo Casals. En 1911, il adopte la nationalité autrichienne.

L’épanouissement

À la mort de Mahler, en 1911, Bruno Walter crée ses deux œuvres posthumes, Le Chant de la terre (Munich, 1911) et la Symphonie no 9 (Vienne, 1912). Il est ensuite nommé directeur général de la musique à Munich (1913-1922) à la suite du grand chef wagnérien Felix Mottl. Après vingt ans de carrière, Bruno Walter accède enfin à un poste de directeur. C’est à Munich que commence à s’affirmer sa véritable personnalité, dégagée de la tutelle artistique de Mahler. Il élargit sensiblement le répertoire de l’Opéra de Munich, qu’il ouvre à la musique non germanique et contemporaine; il crée Violanta et Der Ring des Polykrates (1916) d’Erich Wolfgang Korngold ainsi que Palestrina (1917) de Hans Pfitzner et Das Spielwerk (1920) de Franz Schreker. Il fait revivre les ouvrages lyriques de Weber, alors tombés dans l’oubli, redonne une nouvelle jeunesse à ceux de Mozart... Il forme une troupe d’élite qui le suivra dans la plupart de ses grandes productions lyriques: Maria Ivogün, Lotte Lehmann, Paul Bender, Alexander Kipnis, Karl Erb, Lotte Schöne, Delia Reinhardt... Dans le domaine symphonique, il dirige régulièrement l’Orchestre philharmonique de Berlin entre 1919 et 1933; c’est à la tête de cet orchestre qu’il accompagne le premier concert en Allemagne de Yehudi Menuhin (12 avril 1929), ainsi que les débuts avec orchestre de Vladimir Horowitz.

La renommée de Bruno Walter commence à s’étendre hors d’Allemagne et d’Autriche: en 1923, il fait sa première tournée aux États-Unis, où il dirige à New York, Detroit et Minneapolis; entre 1924 et 1931, il conduit régulièrement le répertoire allemand à Covent Garden; il fait ses débuts à la Scala de Milan en 1926; la même année, à Leningrad, il rencontre Chostakovitch, dont il dirigera souvent la Symphonie no 1 ; Paris l’accueille pour de mémorables représentations des opéras de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées (1928). En 1925, il est nommé directeur musical de la Städtische Oper de Berlin (Charlottenburg), où il réalise quelques mises en scène. Il fait partie du comité directeur du festival de Salzbourg, où il dirige chaque année, de 1925 à l’Anschluss. Il y joue également des concertos de Mozart, en dirigeant lui-même l’orchestre depuis son clavier, et accompagne au piano Lotte Lehmann ou Elisabeth Schumann dans des soirées de lieder qui font revivre tout un répertoire oublié. En 1929, il quitte Berlin pour Leipzig, où il prend la succession de Wilhelm Furtwängler à la tête de l’Orchestre du Gewandhaus (1929-1933); son violon solo est alors Charles Münch, au début de sa carrière. En raison de ses origines juives, l’arrivée au pouvoir des nazis l’oblige à se réfugier en Autriche en 1933. Toscanini l’invite comme chef associé de l’Orchestre philharmonique symphonique de New York (1933-1935); il occupe la même fonction auprès de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam (1934-1939). Il est également chef invité (1935) puis conseiller artistique (1936-1938) de l’Opéra de Vienne et l’un des invités réguliers de la Philharmonie de Vienne (1933-1938).

En 1938, il doit à nouveau fuir devant l’annexion de l’Autriche par les nazis: il se réfugie en Suisse, où le festival de Lucerne l’accueille, puis en France, dont il obtient la nationalité. Un an plus tard, il se fixe aux États-Unis. Il dirigera régulièrement au Metropolitan Opera de New York jusqu’en 1957 et mènera une carrière de chef invité à la tête des principaux orchestres américains (Orchestre de Philadelphie, Orchestre philharmonique de Los Angeles, Orchestre philharmonique de New York, Orchestre symphonique de la N.B.C., etc.). En 1946, il devient citoyen américain. Il est ensuite conseiller artistique de l’Orchestre philharmonique de New York (1947-1949), dont il refuse de prendre la direction en raison de son âge. Il revient à plusieurs reprises en Europe, surtout à Vienne et à Salzbourg, à Berlin en 1950, mais aussi à Édimbourg, où il révèle Kathleen Ferrier (1947 et 1949) avant d’enregistrer avec elle les Kindertotenlieder (1949) et Le Chant de la terre (1952) de Mahler à Vienne. À Paris, il donne plusieurs concerts avec l’Orchestre national de la R.T.F. pour le bicentenaire de la naissance de Mozart (1956). À la fin de sa vie, la firme discographique Columbia réunit pour lui, à New York puis à Los Angeles, un orchestre d’élite, le Columbia Symphony Orchestra. Avec cette formation, il réenregistre, en stéréophonie, l’essentiel de son répertoire. En 1957, il fait ses adieux au festival de Salzbourg en dirigeant le Requiem de Mozart et, en 1960, il donne son dernier concert à Vienne, avec l’Orchestre philharmonique, pour le centenaire de la naissance de Mahler (Symphonie no 4 , avec Elisabeth Schwarzkopf). Il meurt à Beverly Hills (Californie) le 17 février 1962.

Un mozartien hors du commun

Le répertoire de Bruno Walter s’était construit essentiellement autour de sa formation lyrique: parti des opéras de Mozart, Beethoven, Weber, Wagner et Richard Strauss, il avait adopté l’œuvre symphonique de ces musiciens, élargissant rapidement son approche à l’ensemble du répertoire romantique. Après l’avoir considéré comme un musicien rococo, il a découvert en Mozart «le Shakespeare de l’opéra» et l’a dégagé du pathos romantique allemand qui le défigurait pour lui redonner sa spontanéité, sa jeunesse et sa souplesse italienne. Il a également joué un rôle prépondérant en faveur de Mahler, dont il a imposé la musique tout au long de sa vie, souvent dans l’indifférence et l’incompréhension, et auquel il a consacré un livre en 1936; l’histoire lui a donné raison. La musique française l’attirait peu: toute sa vie, il a cherché l’interprète idéale de Carmen et, en de rares occasions, il a dirigé Pelléas et Mélisande (première à Vienne en 1902) et La Mer de Debussy. Il a fait quelques incursions dans le domaine de la musique contemporaine, créant la suite de ballet Schlagobers (1932) de Richard Strauss, la Symphonie no 2 (1934) de Kurt Weill, le deuxième Essay for Orchestra (1942) de Samuel Barber. Il dirigeait certaines pages de Schönberg (La Nuit transfigurée ), Hindemith ou Chostakovitch (Symphonie no 1 ). Mais, contrairement à Toscanini ou à Furtwängler, son univers était presque exclusivement germanique, de Haydn à Johann Strauss, de Mozart à Bruckner et Mahler. Il remettait sans cesse sur le métier des symphonies de Mozart, Beethoven, Brahms ou Mahler, qu’il a gravées à plusieurs reprises, laissant des témoignages précieux de l’évolution de sa démarche artistique.

Des grands chefs allemands de cette génération, Bruno Walter était probablement le plus mesuré, celui qui savait donner à la musique une dimension humaine véritablement rayonnante. La technique pure de la direction d’orchestre occupait peu de place dans sa démarche, essentiellement guidée par la recherche de la spontanéité mélodique et de la force dramatique. Contrairement à Toscanini, il s’intéressait à toutes les formes d’art et à la littérature – il était très lié avec Thomas Mann –, écrivant lui-même de nombreux articles et essais. Il attribuait à la musique un véritable pouvoir moral, et cette tendance domine les enregistrements réalisés avant son départ pour les États-Unis. Un changement profond s’opère alors, révélant un tempérament bouillonnant qui semble protester avec véhémence contre toutes les horreurs et la barbarie qu’il a connues: aucune résignation dans ces illusions perdues, mais l’affirmation d’un homme libre dont la baguette allume de véritables incendies. Plus tard, le temps aidant, ses lectures s’assagissent, gagnent en profondeur ce qu’elles perdent en passion: le moule semble plus strict, les phrases parfaitement modelées; formé à l’école du chant, qu’il accompagnait avec une rare subtilité, il sait donner une respiration au rythme régulier qu’il a substitué à la trop grande liberté postromantique: rigueur apparente sous-tendue d’une pulsation qui lui permettait, selon ses propres dires, de rendre si gais les mouvements rapides de Mozart qu’on en ait envie de pleurer.

L’œuvre de Bruno Walter compositeur, qui date surtout de sa jeunesse, est restée dans l’ombre de la notoriété du chef d’orchestre. Il a écrit deux symphonies, un quatuor à cordes, un quintette et un trio avec piano, des pièces pour piano, des lieder ainsi qu’une partition chorale, Siegesfahrt , pour soli, chœur et orchestre.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Walter — Walter, Bruno Walter, John * * * (as used in expressions) Adams, Walter S(ydney) Alvarez, Luis W(alter) Bagehot, Walter Walter Lanier Barber Beaton, Sir Cecil (Walter Hardy) Benjamin, Walter Brattain, Walter H(ouser) Richard Walter Jenkins, Jr.… …   Enciclopedia Universal

  • Walter a.s. — Walter Engines ist ein in Prag ansässiger tschechischer Hersteller von Turbomotoren für Kleinflugzeuge bzw. Komponenten für Flugzeugmotoren. Das Unternehmen stellt unter anderem den seit 1975 über 1500 Mal gebauten Walter M601 Turbopropantrieb… …   Deutsch Wikipedia

  • Walter — puede hacer referencia a: Nombre Walter Brattain, físico estadounidense. Walter Buller, naturalista y ornitólogo neozelandés. Walter Masing, físico alemán. Walter Sutton, biólogo estadounidense. Walter Berry, bajo barítono austriaco. Walter… …   Wikipedia Español

  • Walter — steht für: Walter (Familienname) Walter (Vorname) Kunstmuseum Walter in Augsburg Walter Tigers Tübingen, ein Basketballverein Walter steht für folgende Unternehmen: Verlag Walter de Gruyter, ein deutscher Verlag für wissenschaftliche… …   Deutsch Wikipedia

  • Walter AG — Rechtsform Aktiengesellschaft ISIN DE0007752909 Gründung 1919 …   Deutsch Wikipedia

  • WALTER (J.) — WALTER JEAN (1883 1957) Fils d’un entrepreneur alsacien qui avait opté pour la France après la guerre de 1870, Jean Walter naquit à Montbéliard. Diplômé de l’École spéciale d’architecture en 1902, il ouvrit un cabinet dans sa ville natale: là, il …   Encyclopédie Universelle

  • Walter Oi — Walter Yasuo Oi (born 1929, in Los Angeles, California) is the Elmer B. Millman Professor of Economics at the University of Rochester in Rochester, New York. He is a fellow of the American Academy of Arts and Sciences, a distinguished fellow of… …   Wikipedia

  • Walter — may refer to:*Walter (name) * Walter (crater) on the Moon, more commonly known as Diophantus * Walther (crater), also on the Moon * Walter Township, Minnesota * Walter Engines, Czech manufacturer of aero engines * Hellmuth Walter… …   Wikipedia

  • Walter — masc. proper name, from O.N.Fr. Waltier (O.Fr. Gautier), of Germanic origin; Cf. O.H.G. Walthari, Walthere, lit. ruler of the army, from waltan to rule (see WIELD (Cf. wield)) + hari host, army (see HARRY (Cf. harry)). Walter Mitty (1939) is from …   Etymology dictionary

  • Walter — Walter1 [wôl′tər] n. [NormFr Waltier < Frank Waldheri < waldan, to rule (akin to WIELD) + heri, hari, army, host; also < Ger Walter, Walther < OHG form of same name] a masculine name: dim. Walt, Wally Walter2 [väl′tər] Bruno (born… …   English World dictionary


Share the article and excerpts

Direct link
Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.